mardi 15 janvier 2013

Quand les poules auront des dents



Ces deux là, je vais me les faire.
Depuis le temps qu'ils traînent dans le coin, on n'est plus tranquille.
Ripailles de soudard, banquets romains, festins grotesques : c'est simple, ils font bombance tous les jours, et il ne reste quasiment rien à becqueter à dix bornes à la ronde.
Locavores qu'ils sont les bougres.
Je t'en ficherais moi, de l'écolo à cent sous.
Des assassins du biotope oui.
Si j'avais des dents, je dirais que je n'en ai pas toujours eu une contre eux.
Au début, ils se contentaient de manger.
Puis ils se sont mis à avoir les yeux plus gros que le ventre, à baffrer tout ce qui passait de comestible à leur portée.
C'est là qu'ils ont entrepris de bâtir.
Une cabane d'abord, puis une maison de maître et carrément un palais.
Le palais de Dame Tartine : beurre frais, praline, et croquets.
Ça a été le début de la faim.
La seule chose qu'ils n'engloutissent pas, c'est le pain d'épices.

C'est qu'ils ont du goût les bougres : les blancs montent en neige, les rouges grincent, les verts claquent. Ce n'est pas laid, non, plutôt appétissant même. J'y planterais bien le bec à vrai dire.
Sauf qu'on n'a pas le droit de s'approcher.

Quoique, quand j'y pense, il vaut peut-être mieux.
On n'a jamais su ce qu'est devenu le vilain petit canard,
et Nils ne s'est pas pas encore remis de la disparition de son jars.
Moi je dis qu'il y a du louche là-dessus, et que je vais rendre un grand service à la communauté en leur crevant la couenne.
Je vais commencer par lui, là, avec sa panse offerte à ma lame. Quand je pense au petit crevard qu'il était quand il est arrivé ici, un sac d'os. C'est qu'ils ne mangeaient pas souvent à leur faim chez leurs parents.
Avec sa sœur, ils ne faisaient pas les fiers, ça non. Lui haut comme trois pommes, elle belle à croquer. Bien paumés, qu'ils étaient. La nuit tombait, ils marchaient depuis trois jours, l'estomac creux. Il a fallu qu'ils atterrissent devant la seule maison qu'il aurait fallu éviter.
Ah, si seulement ils s'étaient égarés quelques sentes plus loin, près de ma cabane. J'aurais pris soin d'eux, j'ai de la tendresse à revendre moi. J'en aurai fait des gens bien.
A quoi tient le destin quand même ! Des miettes englouties, un oiseau blanc qui chante et déploie ses ailes, la nuit qui s'abat, on s'écarte du chemin. Et on tire la mauvaise carte.
Avec leur mère déjà, ils ne sont pas nés coiffés. Une vilaine mégère qui avait oublié sa gamelle le jour de la distribution d'instinct maternel, et qui s'était bien vite faite à l'idée de se séparer de ses mioches, pourvu que ça lui vale deux bouches de moins à nourrir. Leur père ne faisait pas le poids, il avalait toutes les couleuvres qu'elle lui servait.
Quel homme peut résister face à une femme terrible ?
Toujours est-il qu'ils ont fini par se retrouver là, à lécher les murs de la maison de la vieille bique. Tout sucre et tout miel au début,ça ne lui a pas porté bonheur.
C'est qu'ils sont malins les lardons.
Dans le four elle a fini, la sorcière.
Seulement voilà, c'était trop tard, le ver était dans le fruit. Ils avaient pris goût aux bons petits plats qu'elle leur mitonnait pour les engraisser.
Alors je ne sais pas trop s'ils sont retournés chez leurs parents, faut dire qu'on ne s'est pas risqué à les cuisiner là-dessus. Mais, ce qui est sûr, c'est qu'ils sont revenus.
Finalement, je vais commencer par elle. Elle n'a pas seulement la langue bien pendue.
Elle a aussi une trichine sous le jambonneau. Elle travaille du chou quoi. Regardez moi où elle a été dresser la table ! On n'a pas idée...
Allez, quand le vin est tiré, il faut le boire.

Billet rédigé pour "L'atelier d'écriture littéraire en Creuse" à partir de la consigne "Couleur et gourmandise"
Crédit photo : Mimi Oka & Doutch Finn

12 commentaires:

Dorémi a dit…

Absolument terrible, dis donc, j'en ai eu des frissons (mais j'avoue ne pas être fan des contes des frères Grimm – je ne les ai pas lus à ma fille quand elle était petite, les trouvant trop violents ; autant dire que j'ai tiré la tronche quand j'ai su que sa prof de français les avait mis au programme cette année)…

Coline a dit…

ah ah
elle ne les a pas mis au programme
ils y sont
tout comme la mythologie, avec ses incestes, ses parricides, ses adultères....
ne t'inquiète pas, ça fait beaucoup de bien à tout le monde d'apprendre l'universalité de la peur de loup en la mettant un peu à distance

Dorémi a dit…

Oui, je sais bien que ce n'est pas elle qui a mis les contes au programme, dans l'absolu. Mais, toujours dans l'absolu, elle n'était pas obligée de choisir ces ouvrages-là, n'est-ce pas ?
Depuis septembre dernier, outre les Contes de Grimm, la classe de ma fille a lu les contes africains qui figurent dans son livre de français, L'Epopée de Gilgamesh, L'Ancien Testament et le Coran, et L'Illiade. L'Odysée et Les Métamorphoses d'Ovide doivent suivre…
Ces lectures sont-elles adaptées à son âge ? Je suis persuadée que non (oui, je fais les questions et les réponses:-). Où est la joie d'apprendre, où est celle de retrouver son livre ? Elle déteste et je vois gros comme une maison qu'elle va durablement en être dégoûtée. Ses vacances de la Toussaint ont été pourries par Gilgamesh avec un résumé de chaque tablette à rédiger, celles de Noël l'ont été par L'Illiade avec une soixantaine de questions auxquelles répondre…
Pour la petite histoire, sa prof a une autre classe de sixième, non bilangue, celle-là, à qui elle a fait lire, entre autres, Verte, de Marie Desplechin, et La Sixième, de Susie Morgenstern. Je trouve le décalage entre les deux classes immense. N'y aurait-il pas eu moyen de trouver une voie médiane ? Bien sûr que oui.
Les enfants des classes bilangues ont déjà un emploi du temps plus lourd que les autres, est-il besoin de charger la barque ? Je ne pense pas et je crois surtout que même à supposer que ce choix-là soit conservé, il y a aussi la façon dont les choses sont enseignées.
Le jour de la rentrée nous avions accompagné les enfants dans leur salle de classe (la prof de français est leur prof principale) et, en quittant la pièce, un peu plus tard, je me souviens avoir pensé que les loulous n'allaient pas se marrer tous les jours avec elle…

gren a dit…

il est féroce ton texte, j'adore !!!

Coline a dit…

@Dorémi
contrairement à la poule
j'ai souvent une dent contre le secondaire
où en effet les enfants sont inutilement mis en difficulté
cependant là, je trouve le choix judicieux
dans la mesure où les classes bilangues -fatalitas - ont en général un bon niveau
sans compter que, les textes dits "fondateurs" ne portent pas leur nom pour rien
en revanche
c'est plutôt le choix pour l'autre sixième qui me laisse perplexe : ces ouvrages sont au programme du CM2...
ils n'auront donc pas le même bagage culturel que leurs camarades à l'issue de la sixième
il me semble que c'est la façon dont on aborde le texte qui fait la différence : il y a des tonnes de moyens de faire entrer le lecteur moyen, voire non lecteur, dans la littérature
et de le faire en classe, sans confier ce soin aux parents
c'est ça qui pose problème en réalité...
il faudrait donc choisir les contes et la mythologie pour tous
mais pratiquer ce que l'on appelle de la différencition /adaptation
ce que le collège- hélas- souvent ne sait pas faire
ça dérange de ne pas faire la même chose avec tout le monde dans une classe
mais c'est pas gênant d'en priver une de ce à quoi elle a droit : c'est-à-dire le savoir.
Voilà comment on aggrave les inégalités sociales
et j'affirme que les collègues qui croient intéresser leurs élèves, en leur évitant - en classe j'insiste- de se confronter à la difficulté, au lieu de leur donner les moyens de les surmonter, se trompent lourdement.
Du reste, ce sont eux qui ont souvent le plus de problèmes d'autorité en classe..

Coline a dit…

@Dorémi Sur le fond, ces contes de "crimes", contrairement à ce qu'on pourrait croire, apaisent bien des angoisses, qu'elles soient lies à la mort, l'abandon ou à la sexualité.
Travaillant avec des étrangers, je suis surprise de voir la récurrence de certains personnages ou typologie de création de l'univers à travers le monde.
Ce sont aussi des thèmes qui traversent les chansons traditionnelles de nombreux pays, dont le nôtre.
J'ai publié pas mal ici, sur ce sujet, il y a deux ans, quand je passais mon capa-sh : on utilise des supports avec bonheur auprès des élèves qui perturbent gravement la classe parce qu'ils ne sont pas disponibles pour apprendre.
La même année, j'ai aussi été chargée par l'inspecteur d'académie de travailler sur un projet par rapport à la convention internationale des droits de l'enfant.
Avec mes collègues du centre départemental de doc pédagogique et du centre de ressources en littérature, nous avons choisi d'utiliser la médiation du conte pour aborder ces questions avec les élèves.
Cela a permis de construire une animation pédagogique qui a été très appréciée semble-t-il. Il est bien moins risqué d'aborder ces questions ainsi que frontalement.

Coline a dit…

@gren : je suis contente qu'il te plaise
quand la majorité de l'atelier a choisi le thème "couleurs et gourmandises" (fuck la démocratie !)
je me suis demandée ce que j'allais bien pouvoir écrire qui ne ressemble pas aux billets des blogs sur les macarons.
C'est en cherchant -et en trouvant- l’œuvre que ça a ouvert le robinet.
Comme quoi, une œuvre d'art est un bon déclencheur d'écriture quand c'est la panne sèche

gren a dit…

@dorémi : j'ai lu et je lis des contes mythologiques à mes élèves de CP, CE1 ou CE2 (le feuilleton d'Hermès notamment) et je crois pouvoir dire que personne n'a jamais fait de cauchemar pour autant, bien au contraire, je rejoins complètement coline sur son avant dernier com.

Barbara a dit…

même avis (je devrais développer mais ...)

et pas c'est pas pire que les infos

réelles elles

Dorémi a dit…

Concernant les œuvres étudiées, le décalage est évident. Mon Unique a lu le Desplechin en CM1 la première fois (on le lui a offert depuis, avec sa suite), je l’avais pris en bibli et quelques semaines plus tard il s’est trouvé que la maîtresse leur a fait étudier. Le Morgenstern a été lu l’an dernier – j’avais trouvé assez étonnant qu’on le fasse au collège, d’ailleurs : si je trouve la dame très sympa il manque toujours un petit quelque chose à ses textes, à mon sens. Quant à l’inutile mise en difficulté des enfants, que dire du prof de maths qui fait refaire les interros aux loulous chez eux, avant correction en classe ? Si les enfants des classes bilangues ont pour la plupart un bon niveau (je ne sais pas comment ça se passe ailleurs mais dans son collège elles sont hybrides, si je puis dire, puisque seule la moitié des élèves apprend une deuxième langue, pour favoriser les mélanges), la façon d’aborder ces textes est je crois ce que je reproche principalement : concernant Gilgamesh et L’Illiade, les enfants ont eu à les lire seuls, avant qu’ils soient vus en classe. Et dans ces conditions, je persiste : ils sont trop jeunes pour les aborder. Je me souviens avoir passé des heures et des heures plongée dans La Mythologie d’Edith Hamilton, ado, mais j’avais quelques années de plus… Le choix de ces textes est certes cohérent, mais ces textes sont bien rébarbatifs pour des loulous de cet âge. Est-il si urgent de leur faire découvrir ? Cela ne peut-il attendre deux années de plus, par exemple ?
Quant à la violence du monde qui nous entoure, malheureusement bien réelle, comment s’en étonner, si ce sont ces textes dits « fondateurs » – où il n’est question que de tricheries, vols, viols, trahisons et autres réjouissances – qui sont présentés comme socle ?
Sinon, pour mémoire, ce collège est situé en zep – les mômes ont deux heures de cours supplémentaires chaque semaine par rapport à ceux qui fréquentent un collège « normal », c’est aussi une des raisons pour lesquelles je me demande s’il faut tant que ça charger la barque…

Coline a dit…

Alors nous sommes d'accord
ce n'est pas le problème de l’œuvre
c'est plutôt que le gamin doive se la coltiner seul à la maison
alors que nous devrions être des passeurs

Geneviève ou VoilàJune a dit…

Je me suis régalée du texte Coline et la discussion dans les commentaires est passionnante !