jeudi 9 mai 2013

Chemin de choix


Je n'attends rien de la vie. Je vais à sa rencontre.
Je chemine ainsi vers l'avenir, le possible, l'incertain.

Abdellatif Laâbi
 ***

En marchant vers Saint-Jacques,
je me suis souvent fait cette réflexion sur la typologie des pèlerins :
- les croyants ;
- les qui ont besoin de réfléchir, criseux de milieu de vie ou frappés par un événement difficile ;
- les touristes, qui pensent avoir trouvé le bon plan pour des vacances pas chères.

C'est clair,
j'ai mis mes pas dans la deuxième catégorie.
C'est la mort de mon père l'an dernier, qui m'a fait fermer la maison et chausser mes sandales.
Mais ce ne fut que l'élément déclencheur, puisque l'idée me trottait dans la tête depuis quelques temps déjà.
Je ne suis pas pressée d'arriver au bout.
Qui est pressé de mourir ?

Je raccourcis, parce que, de mon point de vue,
quand on est une totale mécréante comme moi,
ce chemin reste le symbole de la vie, des épreuves qu'il faut affronter,
des moments de grâce et des rencontres qu'on y fait.
The way you manage your way, the way you manage your life.
Je me suis inventé cet adage.

En dehors de s'étonner que je marche seule (première des questions posées aux femmes)
on me demande souvent ce que ça a changé pour moi.
Je devrais plutôt dire, ce que ça change,
puisque je n'ai pas fini.

La première chose importante que ça modifie,
c'est le rapport à mon corps.
Ce fardeau qui m'insupportait,
lourd,
déformé,
malmené par les régimes successifs,
les reprises de poids, le vieillissement,
je l'ai d'abord remercié chaque soir de m'avoir conduite jusque là.
J'ai commencé avec mes pieds, puis mes jambes,
mes genoux, qui supportent un poids bien trop élevé,
et ces hanches trop larges qui se sont fadées le sac à dos
(que je porte très bas)
sur 250 puis 230 km ;
mes bras qui tenaient les bâtons,
et enfin mon dos, qui peut être si douloureux parfois
et qui s'est toujours tenu droit.
Dans certaines situations,
j'ai vraiment SENTI les " engrenages",
l'air, le sang, les muscles.

C'était dur,
et il avançait quand même.

Je peux dire, véritablement, que désormais,
j'éprouve de la reconnaissance pour ce corps ,
qui a survécu, vaille que vaille,
à tout ce que je lui ai infligé toutes ces années,
et avec lequel je peux encore aligner 25 km de marche,
60 longueurs de piscine, 
ou tout une nuit de danse.
C'est cadeau.


La deuxième chose,
et c'est en lien avec la première,
c'est le rapport à la nourriture.
J'avais déjà décidé,
bien avant,
que jamais, plus jamais,
je ne ferai de régime,
vu que si je n'avais jamais commencé,
je n'en serais certainement pas là aujourd'hui.

Mais sur le chemin, on  ne retourne pas en arrière,
et dans la vie non plus.
En revanche, on doit penser à se ravitailler,
ni trop, parce qu'il faut porter, ni trop peu, parce que c'est dangereux,
boire, un peu avant d'avoir soif,
manger quand on a faim,
ce qui nous fait envie -parce que c'est avec certitude ce dont notre corps a besoin-
et pas au-delà de la satiété,
parce qu'après, il faut se lever et marcher encore.

Je ne me pose pas la question du diététiquement correct :
les sardines sont dans l'huile,
et c'est très bien comme ça.

Le reste du temps,
je ne pense pas à la nourriture.
Je marche,
je respire,
je peine,
je profite,
je parle,
je rigole,
je pleure,
je pense,
parfois aussi,
je compte juste mes pas,
jusqu'à 21,
et je recommence ;
ça c'est dans les montées un peu raides.
Concentrée je suis,
sur un pied devant l'autre,
ça et rien d'autre.
Chez les bouddhistes,
ça s'appelle de la méditation,
la pleine conscience.

Manger quand on a faim,
s'arrêter à la satiété,
ne pas penser à la nourriture toute la journée :
toutes les grosses,
toutes les minces rationnées,
et
tous ceux qui mangent avec leur tête,
et jamais avec leurs sensations
m'auront comprise...


La dernière chose,
mais pour le coup,
elle n'a été que confortée par le chemin,
c'est la manière d'opérer des choix.
Depuis mes 50 ans, et encore plus depuis que j'ai été spectatrice des dernières heures de mon père,
il m'arrive souvent de penser à la mort,
ou à la dégradation du corps qui n'obéit plus.
Entendons-nous bien : ce n'est pas une source d'angoisse.
Parfois,
j'enrage un peu de devoir attendre pour m'expatrier par exemple.
Mais de plus en plus, je tâche voir de me focaliser sur maintenant plutôt que sur avant ou après.
C'est-à-dire que
la plupart du temps,
le petit scarabée que je suis encore,
se contente d'arbitrer sa vie pour ce qu'elle est au présent,
et de trier ses priorités différemment,
comme il trie ses placards et son sous-sol.
Ce n'est pas aisé,
et même, pour l'entourage, c'est assez déroutant.
Sur le plan professionnel,
je ne me lance plus de défis impressionnants,
j'aime juste ce que je fais,
et je savoure cette forme de plaisir.

Sur le plan personnel,
j'ai choisi aussi de marcher seule,
plutôt que d'imposer mon chemin à quelqu'un qui souhaite emprunter une autre voie,
ou de suivre un sentier qui ne me convienne pas.

Ce n'est pas toujours facile.

Mais il me reste tant à apprendre :
presque 900 km de Camino Frances !....








12 commentaires:

Barbara a dit…

merci

dany a dit…

Peregrine a dit…

J'ai l'impression que cette expérience est à la hauteur de tes attentes. Chouette aventure donc! ;)

Coline a dit…

@Peregrine : facile, je n'avais pas d'attente.
Je voulais juste marcher le plus loin possible.
Et je suis contente de pouvoir le faire.

Pimj a dit…

♥ aussi

Geneviève ou VoilàJune a dit…

Très chouette texte qui me conforte dans mon projet (projet très concret maintenant je pars mi juin) et qui me réconforte (c'est vraiment ce que je ressens et je crois que l'on a un peu le même "profil")

Coline a dit…

@Geneviève : pour le profil, je ne sais pas,
mais bon camino !
Tu pars d'où ? si ça se trouve, on se croisera en Espagne...

la poule sur le mur a dit…

C'est très bien dit ...

Geneviève ou VoilàJune a dit…

Je pars de Navarrenx, 3 étapes avant St Jean pied de Port pour me "mettre en jambes". Je pensais ensuite aller jusqu'à Burgos mais je n'ai pas pris de billet de retour. Si je suis bien, je marche jusqu'à ... je ne sais pas, jusqu'à ce que j'ai envie de rentrer.

Coline a dit…

@Geneviève : tu pars open, alors ça sera bien.
Navarrenx, c'est la voie du Puy, je ne connais pas, mais c'est la bonne stratégie de ne pas attaquer les Pyrénées directement.
Perso, sur les deux premiers tronçons, j'ai eu le blues du troisième jour, mais une fois passé ce cap, j'aurais pu marcher très longtemps si je n'avais pas été contrainte par la fin des vacances.
Tu nous donneras des nouvelles sur ton blog si tu peux ?

Geneviève ou VoilàJune a dit…

Merci Coline de répondre à mes commentaires aussi vite et aussi concrètement. Mon blog est moribond depuis longtemps mais je vais essayer et à mon retour bien sûr, je vous fais signe.
Oui ce sont les 3 dernières étapes de la voie du Puy, j'ai "peur" de ce "blues du 3ème jour" dont tu parles (j'ai même peur d'avoir le blues la veille !). J'ai un mois devant moi pour continuer ma "préparation psychologique", ça devrait aller.

Coline a dit…

Le blues du troisième jour, c'est surtout le corps qui peine,
après, tu te lèves et tu marches, c'est tout.
D'ici là, si tu as calé ce qui relève de la sécurité de base (l'itinéraire, un peu de fric, du matériel correct), n'y penses pas trop.
En fait, pour moi, la préparation psychologique, ben, c'étaient les trois premiers jours en fait.