jeudi 7 mars 2013

Des nouvelles de ma nouvelle #6

12 000 caractères maximum
deadline le 11 mars
Thème "Être différente" : la nouvelle devra mettre en scène une femme handicapée.

Via vox


Elle marche.
Ses pieds dévorent la caillasse des voies de contre-feu, l'asphalte brûlant des entrées de ville, la poussière crayeuse des rangs de vigne, la boue collante des sentiers détrempés.
Désormais, elle ne saurait dire si le soleil a tapé, si le vent a soufflé, si l'averse s'est abattue. Les matins défilent : se lever, s'habiller, manger, enfiler les chaussures, endosser le sac. Un petit signe pour prendre congé de ses compagnons d'un soir, elle referme la porte sur le velours marine de la nuit déchirée par l'aurore.
Et puis elle marche.
Elle marche comme d'autres prient. Elle marche comme elle respire.
Hier soir, un homme lui a dit : « C'est drôle, j'ai l'impression que je vous connais. Votre visage m'est familier ». Petite moue impuissante de Lucie, air gêné de sa femme, il n'a pas insisté. La nuit, dans le dortoir, elle les a entendus chuchoter. Ce matin, l'homme était aux petits soins pour elle. Il avait préparé le petit déjeuner. Loin d'être touchée par son attention, elle s'est efforcée de maîtriser cette envie furieuse et familière, de prendre ses jambes à son cou et de s'enfuir. Elle lui en a férocement voulu de cette nausée qui lui est venue devant son air de commisération.
Mais maintenant elle marche, et son cœur s'apaise. Elle avalera quelques kilomètres de plus et, ce soir, elle ne dormira pas dans le même refuge, voilà tout.
Libera me.
***
Des églises, des basiliques et des cathédrales, Lucie en avait connues tout un chapelet, et, de son point de vue, elles se ressemblaient toutes. Elle n'y pénétrait que pour chanter, et ne s'y attardait jamais. Essai de voix, loge, concert, puis les applaudissements qui montaient de la nef pleine à craquer d'un public très chic et très compassé. Le prix des billets était suffisamment dissuasif pour que s'opère une sélection quasi naturelle.
Mais elle se souvenait qu'une fois, dans la cathédrale de Périgueux, elle avait été saisie d'une émotion violente devant le monumental retable de bois. Des larmes avaient perlé au bord de ses paupières, et, pendant un moment, elle s'était demandée si elle pourrait chanter avec cette petite boule au fond de la gorge, qui fait trembler la voix avant de l'asphyxier définitivement.
En regagnant sa loge, dans le bureau du sacristain, elle avait croisé le regard d'une statue de bois, notant vaguement la coquille accrochée à la cocherelle, la cape, le sac, et le bourdon.
En y repensant, ce soir-là, elle avait chanté comme jamais.
Une messe en sol mineur de Schubert.
Vacillante au début du Kyrie, la petite flamme au creux de son ventre s'était soudain élancée vers la clarté diffuse des vitraux. Et c'était comme si elle était double, flottant sous la voûte, contemplant son avatar cloué au sol du transept. Elle entendait sa propre voix, plus pure et plus céleste.
La voix d'une autre.
La voix d'un ange.
Une nuit sans sommeil, dévorée d'amertume, elle avait éprouvé le besoin impérieux de revoir ce lieu, où, pendant quelques instants, elle s'était sentie si différente.
Du temps, maintenant, elle en disposait à revendre. Le lendemain elle avait fermé sa porte et avait pris la route.
À pied.
Kyrie eleison.
***
Depuis trois jours qu'elle chemine à leurs côtés, Lucie sent son esprit s'élever pour courir en éclaireur vers les trouées de verdure aux détours des chemins. Elle a calé son pas sur celui de cet homme, que le sol semble aspirer chaque fois qu'il pose un pied devant l'autre. La terre l'attire, le retient, paraît le secouer pour assurer sa prise ; mais lui s'appuie résolument sur ses cannes, dégage ses hanches, sa cuisse, sa jambe, son pied, les projette en avant.
Il parle peu.
Il ne pose pas de questions.
Lucie aime la cellule monacale que ce silence habité construit autour d'eux.
Il sait.
Dans sa chair, il sait ce qu'elle ressent, et cette empathie est comme un baume pour son âme endolorie.
Elle a considérablement ralenti pour baigner encore un peu dans cette lumière.
Ses trois fils, qui portent les sacs, vont et viennent, avancent un peu plus vite en fin d'étape, pour préparer l'arrivée de leur père. Leur routine singulière est une telle évidence qu'aucun pèlerin ne songe à s'apitoyer sur le sort de ce compagnon de route, pour qui chaque pas se révèle une aventure autrement plus épique que la via Lemovicensis toute entière.
Sous la douche, ce soir, pour la première fois depuis des mois, elle sent ses larmes couler. C'est d'abord comme une illusion des sens, avant que les vannes ne s'ouvrent enfin. Elle pleure, pleure, et ce torrent salé, à l'eau mêlée, file dans le siphon, en emportant son immense chagrin.
Le lendemain matin, Lucie se prépare comme à chaque aube.
« Merci pour ce bout de chemin ».
Elle glisse le message dans la dragonne d'une des cannes, referme doucement la porte.
Après le pont sur la Dordogne, elle quitte le balisage pour tourner à droite, vers la gare.
Côté fenêtre.
Les paysages défilent et se succèdent à toute allure.
Le chemin à rebours et en accéléré.
Lux aeterna.
***
« Madame ! Madame ! Vous m'entendez ? »
Le fin rai de lumière l'éblouit. Elle voudrait cligner des paupières. Mais ses paupières, et tout son visage, sont engourdis.
« Serrez mes deux mains ! Serrez ! »
Elle voudrait serrer ; de toutes ses forces, elle voudrait. C'est le vide, le chaos, le néant.
Elle navigue dans un brouillard sonore de chuchotements, vers le phare de cette voix qui l'appelle. Elle a une vague pensée pour Ulysse retenu à son mât.
Elle voudrait crier. Détachez-moi ! Sa langue pèse une tonne. Les larmes coulent, et l'étouffent. Va-t-elle se noyer dans l'eau salée ?
Le gyrophare, la sirène hurlante, les défilé des néons, les scialitiques.
Elle n'entend plus la voix.
Requiem.
***
« Lucie ! Lucie ! Vous m'entendez ? Si vous m'entendez, serrez ma main. Bien, très bien. Bravo Lucie. Essayez l'autre main maintenant. Oui, c'est ça. Excellent !
Regardez ! Vous voyez mon doigt ? Suivez-le des yeux ! Oui, voilà. À droite. À Gauche. Parfait, c'est parfait.
Et là ? Vous sentez quelque chose ? Ah ! Ça vous fait rire, hein que je vous chatouille. L'autre pied.
Levez le bras droit ! Le bras gauche ? La jambe droite ? La gauche ?
Magnifique !
Vous vous en tirez bien Lucie, très bien même.
Vous avez eu un AVC. Un accident vasculaire cérébral. Vous savez ce que c'est ? »
Oui, bien sûr.
«  Lucie, vous avez compris ? Un AVC ? »
Oui, oui, c'est bon.
« Lucie, vous pouvez me répondre par oui ou par non ? Dire votre nom ? Votre âge ? »
Mais enfin oui, évidemment que je peux. Lucie. 33 ans, l'âge du Christ.
La bouche ouverte.
Sèche.
Muette.
Réincarnée en poisson rouge.
Quelqu'un éclate en sanglots.
«  Ne pleurez pas madame. Si vous voulez l'aider, il faut être forte. Nous allons la garder quelques jours, le temps d'effectuer un bilan complet de ses fonctions motrices. Ensuite, elle séjournera le temps nécessaire dans un centre de rééducation fonctionnelle.
« - Mais docteur, sa voix ! Vous vous rendez compte ? Sa voix …
- Elle est vivante madame. Et elle a échappé à l'hémiplégie. C'est tout ce qui importe. Aucune paralysie apparente. Franchement, ça tient déjà du miracle. Pour l'aphasie, il faut attendre encore. »
Salva me.
***
Mais pourquoi je me lève aussi tôt ? Qu'est-ce que je vais pouvoir faire de ma journée maintenant ?
Couchée tôt, levée aux aurores, vu le rythme imposé par la rééducation ces derniers mois, Lucie n'a aucun mal à rechausser ses bonnes habitudes et son hygiène de vie impeccable.
« Quand tu ne seras pas en représentation, tu devras te tenir à des horaires très réguliers. Le matin, tu dois donner à ta voix le temps de se réveiller. Fais attention à ce que tu manges aussi. Rien de gras, de lourd, très peu de liquide le soir, pour éviter l'acidité. » Les conseils de Natalia résonnent encore à son oreille.
La perplexité du neurologue aussi : « C'est un cas atypique. Vous avez tout récupéré : la motricité, l'écriture. C'est remarquable même. Il ne subsiste que l'aphasie de Broca. Vous avez la mémoire des mots, puisque vous pouvez vous exprimer par écrit, mais le mutisme est total. Cela semble être la seule lésion. Et je ne peux pas vous dire si vous retrouverez la parole. Il faut attendre, et continuer les séances d'orthophonie. »
Mais Lucie n'avait pas donné suite. Elle ne voyait pas comment les quelques grognements qu'elle pouvait encore émettre, allaient un jour lui redonner la parole.
Depuis, c'est comme si la terre avait cessé de tourner.
C'est qu'elle avait toujours su qu'elle serait chanteuse. Douée et opiniâtre, elle avait la gnaque. À peine tournée la page de ses 20 ans, elle était déjà l'une des sopranes coloratures les plus demandées de sa génération. Alors, les adages de Natalia, elles les avaient faites siennes. Pas de mari, pas d'enfant, que des amants, et jamais dans le même diocèse : elle ne supportait pas l'ego démesuré des chanteurs, qui lui faisait de l'ombre. Non, décidément, il ne pouvait y avoir deux clowns blancs sur la même piste.
« Lucie, née pour la lumière », lui répétait inlassablement sa mère avant chaque concours, après chaque concert.
Elle entend la clé dans la porte.
« Lucie, tu es là ? »
Putain, mais c'est pas possible maman, je ne veux plus que tu entres comme ça chez moi.
« Bonjour ma chérie ! Ça va ce matin ? »
La craie, l'ardoise : « Rends-moi les clés ».
« Mais enfin ma chérie, si je te les rends, qui s'occupera de toi ? »
Lucie se sent misérable.
Merde maman, j'ai plus deux ans. Je suis muette, pas grabataire. Je gère.
Les sourcils froncés, le regard noir, elle brandit l'ardoise de plus belle, et tend l'autre main avec insistance.
Rends-moi les clés je te dis.
Sa mère détourne le regard.
« Tous ces efforts ! Tous ces sacrifices ! Quel malheur, mon Dieu, quel malheur ! Regarde ce que tu es devenue ! Pas de mari, pas d'amis, et ta carrière fichue. »
Lucie sent sourdre une profonde colère. Violente. Il faut que ça sorte. L'ardoise explose sur la table, et dans le même mouvement, elle balaie rageusement les oranges, le couteau et le verre, qui vient voler en éclat contre la crédence.
« Mais qu'est-ce que tu fais ! C'est de la démence ! »
Lucie pense à cette vieille chanson sur la cruauté maternelle.
Sa colère retombe aussi soudainement qu'elle était venue. Elle saisit le bras de sa mère, attrape le trousseau de clés encore dans sa main, et la raccompagne fermement vers la porte d'entrée.
Au revoir maman.
Dies irae, dies illa.
***
« On m'a souvent demandé si chanter ne me manquait pas. En vérité, ce qui me manquait le plus, c'étaient les feux de la rampe ; ce tourbillon de scènes, de lumières, de tentures rouges et de volutes dorées. J'adorais chanter oui, mais plus encore je me soumettais à ces regards tournés vers moi, aux saluts sous les tonnerres d'applaudissements. »
Les doigts de Lucie volent au-dessus du pupitre.
« Je croyais que chanter était toute ma vie. Je croyais que chanter serait toute ma vie. Mais j'avais tort. Ma vie était bien vide en réalité. Vide de sens, vide d'amour, vide d'humanité. Le destin s'est contenté de couper le fil de ma marionnette. »
De temps en temps, quelques mains se lèvent dans la salle, comme pour acquiescer dans un écho silencieux.
« Quand j'y songe, la plus grande frustration, ça a été la parole. Ne plus pouvoir communiquer que par écrit, quand la pensée file comme le vent ; ne plus pouvoir exprimer ses émotions comme elles arrivent ; être tributaire du regard des autres pour me faire comprendre, ça a été le plus terrible.
La vérité, c'est qu'en m'obligeant à trouver quelque chose de plus grand que moi, perdre la voix m'a sauvé la vie.
Transmettre la langue des signes, dans des pays où le simple fait de boire et de manger est un combat quotidien, ça peut paraître le comble du dérisoire. Mais j'ai appris beaucoup de ces gens qui n'ont rien et qui pourtant partagent tout. Permettre à des familles de communiquer avec un des leurs, c'est ma façon à moi de dire merci, de me sentir vivante et à ma place dans ce monde. »
La lumière se rallume sur la salle et sa forêt de mains levées dans un long applaudissement silencieux.
Lucie ferme les yeux quelques secondes, bercée par la vibration des pieds qui martèlent le sol.
Ave Maria.


7 commentaires:

Barbara a dit…

elle est superbe celle là
bravo

lorys03 a dit…

Rien à redire : une histoire très belle. Bravo bis.

Moi c'est perdre l'ouïe que j'aurais le plus de mal à accepter... je serais terrifiée en permanence...

Et scialytique, c'est avec un y. Du coup, j'ai appris que c'était une marque, comme frigidaire ! Merci.


dany a dit…

ton histoire m' a bcp touchée , Coline et le commentaire de lorys03 encore plus pcq je suis directement concernée . Réapprendre à vivre différemment ......sacré challenge !
merci Coline pour ces mots que tu nous offres ; j'aime bcp !

Anne a dit…

merci, c'est prenant, ça se dévore, j'adore !

Pimj a dit…

J'aime beaucoup

Pimj a dit…

Que de projets !

Dorémi a dit…

On ne t'arrête plus :-)